Alexandre Najjar

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Les leçons du Liban

Sud Ouest Dimanche
22 octobre 2006

          La foi est devenue dangereuse. On se croirait au temps des Croisades, quand deux religions présentées comme antagonistes et incompatibles se livraient en Orient une lutte sans merci. Les appels au crime de Ben Laden,  le plaidoyer de George W. Bush en faveur d’une « croi­sade » contre « l’axe du mal » ont réveillé les vieux démons. Partout dans le monde, aussi bien en Tchétchénie, en Irak, en Israël qu’en banlieue parisienne, le phénomène re­ligieux est source de conflits et de déstabilisation. Le terrorisme n’est plus politique comme à l’époque des anarchistes : il est désormais la conséquence du fanatisme religieux et l’instrument même de celui-ci. L’affaire des caricatures au Danemark, une malencontreuse citation dans le discours de Benoît XVI suffisent dorénavant à exacerber les passions. Chaque communauté se trouve sur la défensive et, dès qu’elle se sent agressée, mon­te au créneau pour délimiter son ter­ritoire et affirmer sa différence. Le constat est alarmant. Com­ment sortir de cette situation explosive ? Il faudrait peut-être commencer par tirer des leçons des expériences d’autrui. Prenons le Liban. Une mosaïque de dix-huit communautés religieuses – maronites sunnites, chiites, druzes... – traditionnellement considérée comme un modèle de cohabitation, un « message » d’après Jean-Paul II. Cette mosaïque était fragile : « Deux néga­tions ne font pas une nation », avait même prévenu le grand journaliste Georges Naccache. La cohabitation a duré trente ans avant que le pays ne sombre dans une guerre qualifiée de « civile » mais qui, en réalité, était « une guerre pour les autres » selon la formule de Ghassan Tuéni.. Aujourd’hui, la paix est revenue, mais une paix précaire :  la guerre de juillet dernier le prouve assez. Qu’est-ce qui, dans le modèle libanais, n’a plus fonctionné ? Trois facteurs ont  contribué à transformer le « message » en chaos : d’abord, l’incurie de l’Etat qui, pendant des années, a laissé à l’abandon des régions entières qui, peu à peu, sont devenues des foyers d’insécurité et d’intégrisme. Or l’inégalité engendre le fanatisme ; l’extrémisme pros­père dans les zones défavorisées et rallie à sa cause ceux qui, n’ayant plus rien à perdre, espèrent trouver dans la religion une chance de survie sans se douter, faute de culture suffisante, que les enseignements qu’on leur inculque sont « dévoyés ». Ensuite, la per­méabilité de certaines communautés religieuses aux ingérences étrangères. Le Liban est devenu un échiquier sur la scène du Proche-Orient où les grandes puissances et les puissances régionales viennent régler leurs comptes par communautés interposées. L’exemple du Hez­bollah, religieusement inféodé à l’Iran et politiquement à la Syrie, et celui de l’Arabie Saoudite qui a largement financé, aussi bien en Orient qu’en Occident, des établissements chargés de former des moujahidin en puissance, sont, à cet égard, par­ticulièrement révélateurs. Enfin, l’incapacité de certaines communautés, aussi bien chrétiennes que musulmanes, à intégrer l’idée d’un Etat laïc et souverain. En privilégiant leur appartenance communautaire au détriment de leur appartenance nationale, en refusant la notion de laïcité (le mariage civil n’est toujours pas reconnu au Liban, faute de consensus), en prônant l’idée d’une fédération – dont on voit les limites en Irak –, en créant un Etat dans l’Etat et en se comportant comme si les institutions gouvernementales n’existaient pas, ces communautés se sont délibérément placées en marge de l’Etat libanais et menacent ainsi l’unité nationale sans laquelle le Liban perdrait sa raison d’être.

         Il y a quelques mois, le patriarche maronite Nasrallah Sfeir a été officiellement reçu par Nicolas Sarkozy. « Comment faire pour arriver à une cohabitation harmonieuse entre les différentes communautés religieuses ? » lui aurait demandé le ministre de l’Intérieur, cons­cient de l’importance de l’expé­rien­ce libanaise. Le patriarche aurait pu lui répondre par cette citation laconique de Khalil Gibran : « Malheur à la nation dont chaque communauté re­vendique pour elle-même le nom de nation. »

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