Alexandre Najjar

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Mot prononcé à l'occasion de la remise de l'insigne de chevalier dans l'Ordre des Arts et des Lettres

Excellence,

Chers parents et amis,

Je vous remercie de participer à cette cérémonie. Votre présence m’honore. Elle est le témoignage de votre amitié et de votre affection, et j’en suis très ému.

En apprenant la nouvelle de cette décoration, j’ai été à la fois surpris et troublé : surpris parce que je croyais ce genre de distinction réservé aux septuagénaires qui, au terme d’une carrière bien remplie, trouvent ainsi la juste récompense de leurs efforts. Troublé, parce que je ne savais pas trop si, en m’attribuant cette décoration, on a voulu saluer l’avocat qui publie en français, l’écrivain qui écrit en français, ou le conseiller qui défend une certaine idée de la culture et de la francophonie. Je me suis efforcé de chercher un dénominateur commun à ces trois activités, et je l’ai trouvé sans peine : la défense de la langue française. C’est sans doute à ce combat-là qu’on a voulu rendre hommage en m’honorant aujourd’hui.

Il y a deux jours, à l’occasion d’un colloque à l’Université libanaise, un professeur m’a posé la sempiternelle question : « Pourquoi écrivez-vous en français ? » A mes débuts littéraires, elle était posée avec une certaine agressivité, comme si l’emploi de cette langue constituait une trahison. Aujourd’hui, les mentalités ont évolué : on pose la question par curiosité. « Pourquoi écrivez-vous en français ? » Comment y répondre sans déshabiller mon âme, sans avouer avec impudeur que je suis tombé amoureux de cette langue comme on tombe amoureux d’une femme. Dès mon plus jeune âge, grâce aux dizaines de livres que je dévorais pour échapper à la folie destructrice des hommes, j’ai appris à la vénérer. Facile ? Non : la langue française n’est pas une femme facile. Il m’a fallu des années pour la domestiquer, pour découvrir ses richesses, pour que de notre rencontre naisse une solide complicité.

Mais la langue française n’est pas seulement passion. Elle est aussi devoir. A l’heure où l’Occident nourrit, à l’égard de l’Orient, une grande méfiance, alimentée par l’incompréhension et les différences, attisée par les images de violence vues à la télévision et par un sentiment de rejet vis-à-vis des comportements dictatoriaux ou obscurantistes de la plupart des régimes arabes, la langue française apparaît comme le meilleur véhicule pour transmettre à l’Occident des messages de tolérance, pour essayer de dissiper les malen­tendus, pour tenter de jeter un pont par-dessus l’immense fossé qui sépare les deux civilisations. Ma démarche n’est pas isolée : elle prolonge celle de plusieurs écrivains libanais comme Georges Schéhadé, Farjallah Haïk, Salah Stétié, Amin Maalouf ou Vénus Khoury-Ghata, pour ne citer qu’eux, qui ont été, ou sont, grâce à la langue française, les meilleurs ambas­sadeurs de l’Orient en Occident. Le français devient, ici, une sorte de cheval de Troie qui perce les lignes occidentales pour instaurer avec l’Occident un dialogue dans une langue qu’il connaît bien, afin qu’il puisse mieux comprendre et assimiler cet Orient que le général de Gaulle jugeait, à juste titre, « compliqué ». Pourquoi, dès lors, avoir préféré le français à l’anglais, langue de communication universelle ? Il y la passion, que je viens d’évoquer. Mais il y a davantage : dans cette région du monde où la liberté est constamment menacée ou bafouée, la langue française, porteuse des valeurs de la Révolution française, recèle une puissance telle que les sentiments de révolte qui nous animent, y trouvent leur meilleure expression. Tout se passe, en somme, comme si la langue française, en servant de moule à notre refus de l’injustice, de l’occupation et des « ténèbres organisées », insufflait à nos idées une force nouvelle. C’est cela, sans doute, que j’ai voulu exprimer dans mon dernier roman historique, Athina, où je fais dire à mon héroïne :

« Le français m'en­­voûta : cette langue avait une sa­veur, une saveur semblable à celle d'un fruit mûr dont le jus, sucré et parfumé, gicle dans la bouche à chaque fois qu'on y mord. Je découvris dans ses mots une force qui tend les phra­ses comme un arc, leur donne une consis­tance réelle, un relief, sans pour autant en altérer la pureté, un peu à la manière d'une source qui jaillit d'une roche, puissante et limpide à la fois. On me donnait à lire des textes si beaux que les larmes m'en montaient aux yeux. Je découvris la vio­lence et la tendresse, la gravité et la dérision, la ri­gueur et la désin­volture, dans cette langue qui respire la liberté. »

A côté de ma langue maternelle, la langue arabe, dont je suis fier, que je pratique quotidiennement en tant qu’avocat, et que je lis avec délectation, la langue française a trouvé une place définitive. Elle fait désormais partie intégrante de ma personnalité et de ma vie. Et c’est pourquoi j’ai tenu à lui rendre hommage en recevant avec gratitude la décoration que la France me remet aujourd’hui.

Cela dit, si cette décoration récompense également mon action bien modeste en faveur de la culture, je ne peux que m’en réjouir, tout en regrettant que les moyens mis, dans ce domaine, à la disposition des décideurs soient si dérisoires, et que la bureaucratie et les différents obstacles administratifs bloquent toute tentative de progrès. Dans l’Astronome, un personnage de­mande :
- Pourquoi développer les arts dans un pays occupé ?
Et son interlocuteur de répondre :
- Un pays ne meurt pas quand il est occupé. C’est quand sa culture disparaît qu’il meurt vraiment.

Si, à côté de ma profession d’avocat et de ma passion pour l’écriture, je me suis mis au service de la culture, c’est d’abord parce que je suis convaincu que la défense de notre identité nationale passe néces­sairement par la défense et le rayonnement de notre culture.

(....)

Je vous remercie, encore une fois, d’avoir bien voulu partager ce mo­ment avec moi, et pour vos encouragements sans lesquels je ne serais pas là.

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