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Contre le manifeste « Pour une littérature-monde en français »
Expliquer l’eau par l’eau

Par Alexandre Najjar*
Le Monde des Livres, Mars 2007

Le manifeste « Pour une littérature-monde en français », publié dans Le Monde du 15 mars 2007, est affligeant à un double titre : il constitue d’abord un « sabordage » de la part d’écrivains francophones qui, au lieu de brandir l’étendard de la francophonie, célébrée lors du dernier Salon du livre et  défendue avec ardeur par des millions de personnes, tentent de la « ringardiser » et sèment le doute dans les esprits, alors même que la plupart d’entre eux font partie d’institutions francophones ou de jurys de prix francophones. Il comporte, d’autre part, des erreurs inacceptables qu’il est nécessaire de dissiper : le fait que les principaux prix français couronnent cette année des écrivains « d’outre-France » n’est nullement une « révolution copernicienne ». Ce phénomène n’est pas nou­veau : au cours des quinze der­nières an­nées, plusieurs auteurs étrangers d’expression fran­çaise, dont Amin Maalouf et Tahar Ben Jelloun, ont obtenu d’importantes distinctions littéraires. Pourquoi s’en émouvoir tout à coup ? Aussi est-il aberrant de prendre les prix littéraires pour seul critère, comme si ces prix déterminaient le présent et l’avenir de la litté­rature française, alors qu’ils sont – on l’a vu cette saison – de plus en plus décriés. Du reste, comment peut-on, en partant de ce constat, annoncer la « fin de la francophonie » alors que ces prix, à supposer qu’ils représentent vraiment le baromètre de la littérature contemporaine, té­moignent au contraire de la vitalité de la francophonie ? La notion de « littérature-monde en français » ne veut rien dire, elle n’est qu’une périphrase de la francophonie qui est l’ensemble de ceux qui, aux quatre coins du monde, ont le français en partage.  « Il a expliqué l’eau par l’eau », dit un proverbe libanais. C’est de cela, précisément, qu’il s’agit  ici. Car qu’est-ce que la fran­cophonie sinon la langue française « ouverte sur le monde et transnationale », c’est-à-dire la définition même qu’on veut donner à la « littérature-monde en français » ? Et qu’est-ce que la francophonie sinon cette « constellation » revendiquée par le manifeste et le refus d’un  pacte « exclusif » avec la nation française au profit d’un pacte universel pour la défense d’une langue française me­nacée, mais toujours synonyme de liberté et d’ouverture sur le monde ?  Affirmer, d’autre part, que « personne ne parle le francophone, ni n’écrit en francophone » est tout aussi insi­gnifiant, car personne n’a jamais prétendu que la francophonie représente une sorte d’es­péranto. La francophonie n’est pas une langue à part, elle n’est pas, ou n’est plus, un « avatar du colonialisme ». Au Liban, la langue française était parlée avant le Mandat français et se porte toujours très bien, soixante ans après le départ des troupes françaises du Levant. Un Libanais, un Québécois ou un Algérien qui s’exprime en français est francophone, au même titre qu’un Français de Paris, de Bretagne ou de Marseille. Tous appartiennent à une même famille ayant une langue et des valeurs en commun. Cela ne suffit-il pas ? Pourquoi faut-il, au nom d’une vision réductrice de la francophonie, remettre en question ce que Senghor et nombre de personnalités majeures de notre temps ont réussi à bâtir dans un formidable élan de solidarité ? Pourquoi parler de « modèles français sclérosés » et déprécier la littérature française contemporaine, qui compte encore, Dieu merci, d’excellents romanciers, dans le seul but de mieux illustrer l’apport inespéré des écrivains venus d’ailleurs, alors qu’il aurait suffi de dire que ceux-ci peuvent apporter à la littérature française des idées, des sujets, des vocables nouveaux ? Le sentiment que nous avons, nous autres, écrivains francophones vivant à l’étranger, c’est que nos collègues qui s’installent en France, dès lors qu’ils décident de s’intégrer dans la vie française, ne supportent plus qu’on ne les assimile pas aux auteurs fran­çais et revendiquent la « normalité », alors que l’enjeu n’est pas là : la francophonie est notre dénominateur commun, elle n’a rien de honteux, elle n’a pas besoin d’être intégrée, puis­qu’elle intègre déjà, et que, loin de diviser, elle réunit. Que nous importe l’exemple bri­tannique ! Il existe entre les pays qui ont le français en partage d’autres considérations, historiques, affectives, humai­nes, qui font de la francophonie un concept spécifique, ini­mitable, qu’il serait faux de vouloir reconsidérer par référence au modèle anglo-saxon qui complexe encore nos intellectuels et qui cherche à gommer, au nom de la mondialisation prônée par l’Amérique, la diversité cultu­relle et le dialogue interculturel que favorise juste­ment la francophonie. 
            Les personnalités qui ont signé le manifeste en question ont sans doute voulu insister sur l’apport des écrivains venus d’ailleurs à la langue française et leur initiative est, en soi, très louable. Mais en souscrivant aux syllogismes et aux analyses approximatives du rédacteur du manifeste, ils sont tombés dans le piège du dénigrement de la francophonie, alors que celle-ci, devenue une réalité incontournable dotée d’institutions de plus en plus efficaces, n’est pas en contradiction  avec l’idée de « littérature-monde » et ne conduit nullement à mar­ginaliser les écrivains étran­gers d’ex­pression française. Les auteurs du manifeste ont cru bon de reprocher au roman français de « se regarder écrire ». C’est le même reproche que nous leur faisons aujourd’hui.

* Avocat et écrivain. Responsable du supplément L’Orient Littéraire.

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