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Bien avant d'entrer
au barreau et d'occuper ensuite les fonctions de conseiller auprès du
ministre de la Culture, Alexandre Najjar avait choisi de plaider sa propre
cause avec des mots. Agé de 35 ans, ce jeune auteur, brillant, a déjà
à son actif une douzaine d'oeuvres: des romans, des recueils de nouvelles
et de poèmes, une pièce de théâtre, des essais... Ce mois-ci, paraît son
dernier ouvrage, une biographie de Gebran Khalil Gebran, aux éditions
Pygmalion, et, pour la prochaine rentrée littéraire, un... thriller politico-scientifique.
Mais, pour que la satisfaction de l'oeuvre accomplie soit pleine, son
épouse Ghada et lui vont donner naissance à un second fils, un petit frère
à Roger, âgé de 4 ans. Rencontre avec un avocat des nobles causes.
Dans chacun de vos livres, sans exception, on découvre une
déclaration d'amour en dédicace, exprimée avec une concision cristalline:
«A Ghada» ou «Pour Ghada». Votre épouse, qui est aussi votre amour de
jeunesse - cela, on l'apprend dans «L'école de la guerre», où une lettre
d'amour d'elle y est reproduite -, est la bénéficiaire exclusive de vos
dédicaces.
Oui. C'est parce que je sens que je lui dois beaucoup. Je lui suis surtout
redevable de sa compréhension. J'ai souvent exprimé le souhait d'avoir
un corps qui ne connaisse pas le sommeil, pour que je puisse accomplir
et écrire tout ce que j'ai en tête. J'ai une conscience aiguë de l'évidence
de cette phrase de l'Evangile: «Veillez, car vous ne savez ni le moment
ni l'heure». Je crois aussi que ce sentiment de mener une course perpétuelle
contre la montre a quelque chose à voir avec la guerre: cette possibilité
d'être fauché par une balle ou un obus à tout moment m'a donné une perception
du temps différente de celle de quelqu'un qui pense avoir toute la vie
devant lui. Heureusement que mon épouse est non seulement compréhensive,
mais accompagne aussi chacune de mes oeuvres comme elle le ferait pour
un bébé.
Cet amour vivace entre votre femme et vous est perceptible dans la manière
dont vous traitez ce sentiment dans vos romans: l'amour entre Najla et
François dans «L'astronome», celui de Seteney et cheikh Mansour dans «Les
exilés du Caucase», entre autres... Mais on trouve aussi une réflexion
désabusée - qui est une forme de lucidité - sur l'impuissance de l'amour,
de la solidarité, face aux coups du destin.
Je me demande toujours si je suis un auteur pessimiste ou optimiste. Il
est vrai que dans mes premiers écrits («La honte du survivant», «Comme
un aigle en dérive»), j'étais bien plus pessimiste. Je pense que toute
notre existence est rythmée par une alternance de bonheur et de malheur,
d'espoir et de désespoir. C'est ce qui fait que l'on continue d'avancer,
malgré tout. D'une part, parce qu'on n'a pas le choix; de l'autre, parce
qu'on espère toujours. Cette dualité est bien exprimée dans une formule
d'Anouilh: «Il y a l'amour... Et puis il y a la vie, son ennemie.» Je
crois très fort à la vertu rédemptrice de l'amour, mais il ne faut pas
la surestimer. Je crois en la force de la solidarité, bien que souvent
elle soit illusoire. Et puis, peut-être que le bonheur, ce n'est finalement
que le malheur évité. On peut trouver mes propos contradictoires, mais
cette cohabitation des contraires n'a rien de paradoxal. Elle est à l'image
de la vie. Ainsi, bien que je ne croie pas que les mots puissent changer
le monde, je n'en continue pas moins d'écrire avec cet espoir qu'ils pourront
servir à améliorer quelque chose.
Comment passez-vous d'un genre où les éléments autobiographiques ont la
part prépondérante, comme avec «L'école de la guerre» ou «Comme un aigle
en dérive», à un autre où vos personnages se meuvent dans un univers historique,
comme avec «Les exilés du Caucase», «L'astronome» ou «Athina»?
Je crois que des lieux, des objets peuvent en eux-mêmes être porteurs
d'une histoire, ou me ramener à un passé personnel, en le rendant plus
présent. De toute façon, un écrivain doit pouvoir tirer d'un objet, anodin
à d'autres, une histoire. Par exemple, «Les exilés du Causase» est né
de la vision d'une photo du général De Gaulle passant en revue un escadron
tcherkesse sur une plage au... sud de Beyrouth. Parfois, cela peut être
une simple phrase, comme ce fut le cas avec le procureur Ernest Pinard.
Lors de mes études scolaires, une information sur ce personnage m'était
apparue par deux fois: j'ai été très étonné de découvrir son nom dans
les notices historiques en annexe de «Mme Bovary» de Flaubert ainsi que
des «Fleurs du mal» de Baudelaire. Ma curiosité a été irrévocablement
attisée, et, bien des années plus tard, ça a donné une biographie, «Le
procureur de l'Empire», et une pièce de théâtre, «Le crapaud» (ndlr: représentée
en mars 2001 au théâtre Monnot, dans une mise en scène de Berge Fazlian).
Un écrivain doit être attentif à certains signes et indices qui lui tombent
sous les yeux par pur hasard. Il est vrai qu'à la longue, cette attitude
entraîne une déformation personnelle et l'on se met à percevoir différemment
ce qui nous entoure. Ainsi, lorsque Ghada et moi faisons un voyage d'agrément,
il m'arrive souvent de prendre des notes... et ma femme de me rappeler
que nous sommes en vacances. D'autre part, certains me demandent pourquoi
je ne me cantonne pas dans un genre précis. C'est absurde d'exiger cela
d'un auteur. Je pense que l'écrivain doit revendiquer sa propre liberté
en choisissant le sujet qu'il veut et le genre qu'il préfère. Mais, pour
les maisons d'édition en France, il n'est pas toujours toléré qu'un Oriental
vienne marcher sur leurs plates-bandes. Au départ, beaucoup étaient sceptiques
en ce qui concerne le «Procureur de l'Empire». Depuis, ils ont révisé
leurs préjugés... Quant aux choix de genres divers, cela désarçonne les
critiques. Ils n'acceptent pas facilement la polyvalence car ils aiment
bien les catalogues, les étiquettes. Cette façon de voir les choses, c'est
la négation même du potentiel d'un écrivain. D'ailleurs, c'est le thème
qui impose le genre. Comme avec «Khiam»: j'ai évoqué ce calvaire de dizaines
de Libanais incarcérés dans le camp de Khiam, au Liban-Sud, en adoptant
spontanément le genre poétique.
La guerre vous habite, vous l'avez écrit. Et la balle enchâssée
dans votre thorax?
Ce n'est pas dans ma poitrine qu'elle se trouve.
Je l'ai pourtant lu dans l'une des nouvelles de «L'école de la guerre»!
Oui, mais c'est symbolique. Je ne l'ai jamais révélé mais je vais le faire
maintenant: ce récit ainsi que deux autres relatés dans le même recueil
ont été vécus par trois amis de ma génération. L'épisode de la tête tranchée
du milicien, par exemple, c'est celle d'un ami qui est devenu mon confrère,
ici, au bureau d'avocat. Ce qui est certain, c'est qu'en m'imprégnant
de leurs expériences, c'est comme si je les avais moi-même vécues. A tel
point qu'il m'arrive parfois d'avoir mal ici (il rit en indiquant du doigt
sa poitrine).
Ce qui m'amène tout naturellement à vous demander quels
sont les genres que vous allez «squatter» avec vos deux nouvelles oeuvres.
(rires) Une biographie, et un... thriller, pour changer, pour mon plaisir.
La biographie, qui sera diffusée en septembre, est celle de Gebran. Cet
ouvrage, qui m'a occupé pendant un an et demi, s'intègre dans une collection
lancée par les éditions Pygmalion, comprenant tous les grands penseurs
de tous les temps: Gandhi, Bouddha, Jésus, Mahomet...
J'ai réagi avec enthousiasme à la proposition de la maison d'édition,
parce que j'avais moi-même envie de mieux connaître Gebran et aussi de
le faire connaître à travers ma perception, tout en offrant une biographie
qui soit à la portée de chacun et qui condense toutes les facettes de
Gebran - penseur, écrivain, peintre.
C'est un être fascinant qui possède deux visages: l'un, spirituel, perceptible,
dans «Le prophète», et un visage de révolté, qui me touche beaucoup, discernable
dans ses premières oeuvres en arabe, où il exprime une révolte contre
la société et certains dérapages de l'Eglise.
Quant au thriller, l'envie me démangeait d'en écrire un depuis mes 9 ans,
âge auquel j'ai commencé à rédiger des «romans» policiers. Ensuite, pendant
longtemps, j'ai lu beaucoup de romans policiers et d'espionnage. Il était
fatal que j'y revienne un jour. Il y a deux étés, donc, j'ai écrit, pour
mon plaisir et celui du lecteur, ce thriller qui comporte une dénonciation
de la duplicité des grandes puissances et de l'inconscience des régimes
totalitaires par rapport à la prolifération d'armes non conventionnelles
(chimiques, bactériologiques...). C'était bien avant les alertes à l'anthrax
aux Etats-Unis et ailleurs. L'actualité de cette menace a donc motivé
les éditions Balland à me demander de finaliser le roman. C'est chose
faite depuis un certain temps, et le livre sort ce mois-ci.
Dans «L'astronome», l'un de vos personnages, qui n'est autre que l'émir
Fakhreddine II, alors en exil, déclare à son hôte, le grand-duc de Toscane,
et à Galilée: «Un pays ne meurt pas quand il est occupé: c'est quand sa
culture disparaît qu'il meurt vraiment.» Ce sont des propos particulièrement
savoureux sous la plume d'un conseiller auprès du ministre de la Culture.
Cela explique aussi pourquoi j'ai choisi de mener ce «combat». Pour moi,
servir la cause de la culture comme je l'ai fait - et continue à le faire
à titre bénévole depuis 3 ans - c'est plus un acte de foi en notre pays
que de civisme. Malheureusement, les moyens mis à notre disposition sont
tellement dérisoires qu'on se demande parfois s'il n'y a pas une réelle
volonté d'empêcher ce pays d'émerger culturellement. Ce qui me frustre
énormément, c'est de voir la bonne volonté, les projets, les capacités
inhibés par manque de ressources, et c'est de voir la reconstruction des
pierres privilégiée par rapport à la reconstruction des esprits. Au train
où vont les choses, le ministère de la Culture sera purement et simplement
rayé de la fonction publique.
La situation est grave, mais aussi comment expliquez-vous toutes ces sommes
détournées par le ministère pour asphalter les chaussées ou acquérir de
mirobolantes machines de sécurité en vue du 9e Sommet francophone?
Attention, ces sommes ne proviennent pas du budget propre au ministère
de la Culture, mais d'un budget spécialement affecté pour le Sommet. Il
n'y a jamais eu aucun détournement de fonds qui auraient dû subventionner
des projets et des activités culturels. Si des aides revenant, par exemple,
à des cinéastes, et dues en 2001, n'ont pas encore été versées, cela relève
du ministère des Finances, qui, prétextant la crise, assèche le budget
de la Culture. Pourtant, les pièces de théâtre, les films, le secteur
du livre, etc. font vivre des dizaines, des centaines de Libanais. Il
est révoltant de voir qu'une personne compétente comme le ministre Ghassan
Salamé est aujourd'hui cantonné au rôle d'organisateur de sommets. Il
a un projet extraordinaire, dont on parle à l'étranger: celui de créer
une chaîne culturelle. Pour cela, encore faut-il que les autorités s'impliquent
réellement, et le reste viendra. Tous les pays amis nous le disent: aidez-vous,
l'on vous aidera!
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