Le Monde, 24 mars 2006.
 
Une réponse au texte d'Amin Maalouf, "Contre la littérature francophone"
paru dans le "Le Monde des livres" du 10 mars

La francophonie est une chance,
par Alexandre Najjar*
 

J'ai lu avec intérêt l'article publié par Amin Maalouf dans les colonnes du "Monde des livres" (du 10 mars), où il considère que la notion d'"écrivain francophone" ne repose sur aucun critère défini et conduit à une sorte de ghetto en créant une discrimination inacceptable entre littérature française et littérature écrite par les étrangers en français. Cet article soulève des questions pertinentes (l'absence de critères précis, les réticences de certains à considérer les auteurs français eux-mêmes comme "francophones" ou leur refus d'inclure les écrivains francophones dans les traités de littérature française...) et exprime bien le malaise qu'éprouvent les écrivains étrangers installés en France et naturalisés français dans la mesure où leur intégration demeure incomplète à leurs yeux tant qu'ils sont qualifiés de "francophones".


Mais il n'est pas à l'abri de la critique : poussé à l'extrême, le raisonnement d'Amin Maalouf conduirait à abolir tous les particularismes et à faire abstraction de la langue et de la nationalité pour aboutir à une sorte d'écrivain sans passeport. Pour séduisante qu'elle soit, cette vision est utopique et va à l'encontre des efforts entrepris pour protéger la diversité culturelle (que Maalouf lui-même considère justement comme "notre première richesse") et s'opposer aux dangers connus de la mondialisation. En outre, la thèse de l'auteur du Rocher de Tanios reflète mal la réalité telle que nous l'éprouvons, nous autres, écrivains "francophones" ou "d'expression française" établis hors de France.

Dire d'un écrivain libanais, québécois, tunisien ou sénégalais qu'il est "francophone" n'est pas réducteur, bien au contraire : ce statut lui confère une certaine universalité en le plaçant, d'emblée, au sein d'un ensemble qui compte aujourd'hui une cinquantaine de pays francophones et lui permet de s'adresser à deux publics : "celui, immédiat, qui partage son univers référentiel, et un autre, plus éloigné, à qui il doit rendre sa culture intelligible", selon la formule de Lise Gauvin.

La francophonie apparaît plutôt comme une chance tant pour les écrivains étrangers que pour les Français eux-mêmes. Les premiers s'intègrent, du fait même de leur adoption de la langue française comme moyen d'expression et de communication, dans la vaste famille francophone et peuvent, à partir de cette tribune, mieux défendre leur identité culturelle et mieux transmettre les idées qui les préoccupent, sachant, du reste, que de nombreuses études relèvent des correspondances frappantes, aussi bien thématiques que stylistiques, entre les différents auteurs francophones ; les seconds trouvent dans ces écrivains venus d'ailleurs de nouvelles sources d'inspiration, des formes inédites d'expression, des images et des mots savoureux... Au demeurant, le "clivage" dont parle Amin Maalouf, lui-même lauréat du plus prestigieux prix littéraire français, n'est pas patent : il existe entre littérature francophone et littérature française une osmose permanente, une synergie féconde, un enrichissement mutuel.

Lors de son passage à Beyrouth en 1994, François Nourissier avait bien souligné cette idée : "De 1973 à 1993, cinq écrivains francophones de la Suisse, du Canada, du Maroc, des Antilles et du Liban ont obtenu le prix Goncourt. Il est certain qu'il y a là une volonté très claire... Cela est d'ailleurs bien accepté par les auteurs français et par le public. La littérature francophone peut être bénéfique à la langue française à deux niveaux. D'abord, au niveau de la langue. Le français est une langue assez fixe (...). De nouvelles façons d'écrire, des mots nouveaux empruntés à un autre langage peuvent l'enrichir (...). D'autre part, du point de vue de la richesse d'inspiration, la littérature francophone peut beaucoup nous apporter. Une des faiblesses du roman français contemporain, c'est quand même une certaine répugnance à traiter les grands problèmes : on fait de l'intimisme, on fait du laboratoire, on fait de la littérature de recherche, très cérébrale. Il n'y a plus d'équivalent aujourd'hui au travail de Zola, Flaubert ou Balzac ; il n'y a plus, sur les grands problèmes de la société française, une sorte de compte-rendu romanesque de grande qualité. C'est une inspiration que nous avons perdue. Or, il y a un souffle différent qui passe avec des écrivains qu'on va chercher un peu plus loin..." Pourquoi, dès lors, remettre en question l'idée de littérature "francophone", pourquoi semer le doute dans les esprits ?

L'indifférence affichée quelquefois à l'égard des littératures francophones n'est pas signe d'hostilité, mais de méconnaissance. Nous n'avons jamais éprouvé en France cette prétendue ségrégation vis-à-vis des auteurs francophones ; nous n'avons jamais perçu chez les Français la volonté de nous "exclure" sous prétexte que nous sommes "francophones". A l'heure où s'achève le Salon du livre de Paris, qui a réuni des dizaines d'auteurs ayant le français en partage, affirmer que la francophonie est un "outil de discrimination" est profondément injuste : elle est, et restera, un formidable espace d'échange, de fraternité et de dialogue.

Ces considérations faites, force est de constater que le véritable enjeu, aujourd'hui, est moins le statut des écrivains francophones que l'avenir de leur langue d'adoption, menacée, de moins en moins présente à l'étranger, marginalisée dans les domaines des nouvelles technologies de la communication et de la recherche scientifique. Comment organiser "le combat pour le français" ? Par quels moyens les instances de la francophonie entendent-elles consolider la place du français dans le monde ? Comment faire face à l'hégémonie d'une langue unique et aux dangers réels d'une pensée unique ? Il est heureux que des auteurs comme Claude Hagège ou Dominique Wolton se mobilisent, dans des ouvrages récents, pour réveiller les consciences et inciter le pouvoir politique à mieux défendre le français. Dans ce combat, les écrivains francophones seront assurément en première ligne. Car défendre la langue française, c'est, avant tout, se battre pour une certaine idée de la liberté.

* Ecrivain libanais francophone, Alexandre Najjar
est l'auteur notamment du Roman de Beyrouth (Plon, 2005).