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Le dimanche 29 décembre 2002 |
Un prophète revu et corrigé
François
Berger
La Presse
«Un prophète est mort», avait titré un quotidien new-yorkais au lendemain
du décès de Khalil Gibran, le 10 avril 1931. L'immigrant libanais laissait
derrière lui, à 48 ans, une oeuvre importante et surtout un texte en
particulier, devenu un livre-culte de la spiritualité et de la fraternité
entre les hommes. Vendu à des millions d'exemplaires depuis 1923, Le
Prophète, cette «petite Bible», ne laisse personne indifférent encore
aujourd'hui, tout comme son auteur dont la vie est magistralement dépeinte
par l'écrivain Alexandre Najjar, lui aussi d'origine libanaise.
Il existe de nombreuses biographies de
Gibran, mais celle de Najjar n'a pas uniquement le mérite d'être fraîchement
sortie des presses, elle est surtout très complète, basée sur des recherches
étendues qui ont mené notamment à la découverte d'informations inédites.
Étayé de documents, dont des extraits de correspondance, et d'analyses
succinctes mais profondes des oeuvres de Gibran, le livre de Najjar
contient également une bibliographie hors pair.
À certains moments du récit, construit tantôt comme un portrait et tantôt
quasiment comme un roman, le biographe se fait exégète et critique ou
rectifie les affirmations de biographies antérieures sur Gibran, notes
à l'appui. Ainsi, la vie de Gibran racontée par Najjar constitue-t-elle,
jusqu'à un certain point, une biographie des biographies.
On y trouve les «incontournables» de toute biographie du philosophe
et poète, à savoir les mentors et mécènes qui l'ont accompagné dans
son développement artistique, tels Mary Haskell, philanthrope de Boston,
où s'était installée la famille de Gibran dès 1895, et Fred Holland
Day, célèbre photographe qui avait pris le jeune homme sous son aile.
Najjar fait une grande place à la personnalité même de Gibran, qu'il
traite sans complaisance. Petit de taille, le poète exilé avait, grâce
à l'ascendant que lui donnait sa faconde, du succès auprès des gens
et des femmes en particulier -qu'il préférait plus âgées que lui. Il
racontait voir en rêve Jésus, ce qui pouvait contribuer à polir une
image de «prophète oriental» que le poète maronite semblait vouloir
cultiver. Gibran était un être «susceptible et rancunier de nature»,
écrit Najjar. Il ne tolérait pas la critique et était narcissique et
même suffisant au point de parler de lui-même à la troisième personne.
Il fumait et buvait de l'alcool comme un trou, ce qui lui coûta d'ailleurs
la vie.
Gibran était aussi fabulateur, prétendant,
par exemple, être né à Bombay ou avoir été l'élève de Rodin. Car il
était aussi peintre, quoique ses nombreux tableaux ne soient généralement
pas passés à la postérité. D'ailleurs, ses oeuvres picturales ne comportaient
ni titre, ni date, ni même signature.
D'autre part, il était généreux et ne s'attachait pas à l'argent, oubliant
même de comptabiliser ses droits d'auteur.
Plus qu'un mythomane de salon, Gibran était un grand visionnaire. En
1911, il publie à New York, en arabe, un roman intitulé Les Ailes
brisées, un des premiers romans de la nouvelle littérature arabe,
qui était dominée jusqu'alors par la poésie. De l'Amérique -qu'il décrit
plaisamment comme «la civilisation qui marche sur des roues»-, il participe
à la renaissance des lettres arabes. Il fit un séjour de deux ans à
Paris, centre mondial des arts au début du XXe siècle et
capitale de la politique syro-libanaise de l'époque.
Il fut également engagé politiquement pour la libération de son pays
natal de la domination ottomane. Certains de ses écrits furent censurés
au Proche-Orient.
Gibran reste universellement connu pour Le Prophète, qu'il rédigea
en langue anglaise, surtout de 1919 à 1923, mais qu'il mit tout de même
20 ans à concevoir. «C'est le plus grand livre de ma vie. Tout mon être
est dans Le Prophète», clamait-il. Avant de donner ce titre définitif
à son oeuvre en 28 chapitres, il l'avait intitulée successivement Pour
que l'univers soit bon, Le Dieu de l'île et Les
Conseils.
Aujourd'hui, la tombe du prophète fait partie du patrimoine libanais,
à Bécharré, dans le nord du pays, où un musée lui est consacré.
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KHALIL GIBRAN
Alexandre Najjar
Flammarion, 240 pages, 20 photos
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