|
Alexandre
Najjar,
l’avocat
du Liban
Costume sombre et cravate,
Alexandre Najjar (photo DR) est un
avocat tout ce qu’il y a de sérieux.
Mais il y a davantage chez ce talentueux
écrivain libanais qui, à 39 ans,
a déjà publié quatre biographies
dont celle de Khalil Gibran, une pièce
de théâtre, de la poésie, Khiam,
À quoi rêvent les statues, des récits
et nouvelles, un essai, De Gaulle et
le Liban, des romans, Les Exilés du
Caucase et Le Roman de Beyrouth.
Mais c’est avec Le Silence du ténor
(1), son dernier livre, qu’il révèle un
merveilleux talent de conteur.
«Le ténor», c’est son père, marié
sur le tard à 43 ans avec sa mère,
de vingt ans sa cadette, avocat
réputé du barreau de Beyrouth et
chef d’une tribu de six enfants. Un
homme adoré, respecté même si,
et peut-être parce qu’« un demisiècle
nous séparait », dit Alexandre
Najjar. Un homme qui considérait
que « la littérature s’était arrêtée à
Victor Hugo», et que «Camus était
un auteur subversif !» D’une plume
alerte, drôle et émouvante, il en
dresse le portrait tout en finesse.
Et nous invite à entrer dans l’intimité
de sa famille «si libanaise» où
la langue de Voltaire et celle de Naguib
Mahfouz s’entremêlent. On y
pénètre avec gourmandise, dégustant
à chaque page la richesse de
notre propre langue qu’Alexandre
Najjar manie avec fluidité et subtilité,
usant de temps à autre, à
dessein, de quelques formules
surannées.
Le Silence du ténor est une invitation
à réfléchir au rôle du père, explique
l’auteur qui observe qu’« au
Liban, il y a encore une notion de
famille un peu rigide, traditionnelle
où le père représente l’autorité ».
Bien que très pudique, Alexandre
Najjar est touchant, lorsqu’il évoque
ce « refuge », son père. « Il était
rassurant de le savoir là, toujours
optimiste même pendant les pires
moments de la guerre », celle qui
de 1975 à 1990 a déchiré le pays.
Et détruit en partie la maison où
se réfugiait le clan. À un confrère
qui offrait ses condoléances à
son père : «Maître, j’ai appris avec
tristesse que votre maison a été détruite
», le « ténor » répondit : « Oui,
mais le cèdre est resté debout ! »
Cet arbre emblématique du Liban
qu’avec son père, il avait planté
dans le jardin.
De 8 à 23 ans, Alexandre Najjar
n’a connu que la guerre, « avec ces
regrets, ces épreuves » qui lui ont
donné « du bonheur un autre goût ».
Et l’envie de les raconter dans ce
très beau petit livre : L’École de la
guerre (2). « Dans les sociétés où il
n’y a pas de guerre, dit-il, on est exigeant
avec le bonheur. Pour nous,
le bonheur n’est que le malheur
évité. » Et l’été dernier, alors que les
bombes s’abattaient une nouvelle
fois sur le Liban, le souvenir de ce
père « rassurant et fort » – réduit au
silence après une attaque cérébrale
–, lui est revenu à l’esprit. « Je me
suis surpris à répéter à mon fils de
8 ans, que les bombes étaient des
“feux d’artifices”, la même phrase
d’apaisement que mon père utilisait
avec moi.»
AGNÈS ROTIVEL
(1) Éd. Plon, 123 p., 13 €.
(2) Éd. La Table ronde, 140 p., 7 €. |